Category Archives: Ces grands hommes (et ces grandes femmes) qui nous ont quittés

De l’amour, de l’humanité, des beaux après-midis d’été et des homards

Or donc, Artus de Penguern n’est plus. Ce blog sort de sa léthargie encore quasi-hivernale pour dire deux mots quelque peu émus et grandiloquents sur ce cher homme qui, discrètement, avec talent, œuvrait pour la paix dans ses films, ses courts-métrages et ses chroniques radiophoniques. Celle qui écrit ses lignes se souvient avec émotion de ce jour de la fin des années 90 où sa copine A. lui prêta une VHS sur laquelle figurait un petit bijou de court métrage, drôle et gentiment barré : Un bel après-midi d’été, réalisé par Artus de Penguern en 1995 (la qualité de l’image et médiocre et le son n’est pas synchro, malheureusement, du coup les dialogues perdent un peu de leur effet comique) :

« À TENDANCE paranoïaque ! » était devenu alors un cri de ralliement sinon pour toute notre génération, du moins pour A. et moi-même (c’est un début).

La même année, Artus de Penguern réalisait un autre court tout aussi chouette, Le Homard, dont il assurait la voix off :


hipolito

S’il a tenu un nombre assez considérable de rôles secondaires au cinéma et à la télévision, c’est peut-être celui d’Hipolito, écrivain blasé et dépressif dans Amélie Poulain, qui l’a fait – un peu – connaître du grand public. Pas tout à fait une vraie « gueule », mais pas loin, avec ses cernes permanents, sa mine tantôt ahurie, tantôt au bout du rouleau, sa mèche rebelle, sa tête de gendre idéal chiffonné, son air tour à tour excédé et désabusé.

Grégoire Moulin contre l’humanité, le premier long métrage qu’il a réalisé (en 2000), est une sorte de film-catastrophe de l’intime, éminemment chou et émouvant. C’était peut-être cela, le talent d’Artus de Penguern : faire sourire sans avoir peur d’émouvoir. Notez que je n’emploie pas la formule « faire passer du rire aux larmes », non pas par peur du cliché (car je ne suis pas du genre à me laisser impressionner par un bon gros vieux poncif), mais parce qu’on pique rarement des fous rires devant ses films et ses courts métrages, de même qu’on est rarement au bord des larmes. Tout est dans la subtilité et dans la pointe d’humour absurde impeccablement dosée qu’il apporte à ses scénarios. Un humour qui est aussi très visuel, comme en témoigne cette exploration de Madame Bovary dans Grégoire Moulin contre l’humanité :


Le clin d’œil à Pierre Etaix est évident et même la parenté physique entre Artus de Penguern et Pierre Etaix est surprenante, maintenant que j’y pense. Je ne dis pas ça pour faire style, mais parce que la découverte toute récente du court métrage Insomnie dudit Pierre Etaix m’a vraiment fait penser à cette scène de Grégoire Moulin, voyez plutôt :

Artus de Penguern citait d’ailleurs volontiers Pierre Etaix parmi ses sources d’inspiration au sujet de La clinique de l’amour ! (voir cet article de L’Express), son second long métrage sorti en 2012.


Celui-ci raconte la saga d’une clinique familiale située outre-Atlantique, à la façon d’une parodie de mauvais soap-opera ; mais il est tourné en français, ce qui en fait un objet cinématographique intéressant aussi du point de vue de son utilisation des langues. J’avais écrit ailleurs un billet à ce sujet, dont je me propose de recycler ici les dernières lignes en toute modestie plutôt que de m’auto-paraphraser :

La clinique de l’amour ! n’est pas le film de l’année, mais il est extrêmement sympathique. Et c’est un peu bizarre de dire ça, mais en fin de compte, ce qui fait sa fragilité, c’est peut-être sa subtilité. Il reste constamment sur un fil très casse-gueule qui sépare difficilement la parodie franche et massive d’un univers poétique et délicat absolument charmant. L’équilibre est parfois périlleux à tenir et je comprendrais qu’on n’accroche pas avec ce mélange de premier et de deuxième degré perplexifiant par endroits. Mais le résultat est finalement assez réussi, de mon point de vue qui a décidé en ce dimanche pluvieux de faire fi de toute objectivité.

Je le recommande, en somme. C’est un film rafraîchissant et profondément original, ce qui ne fait pas de mal dans le cinéma… français, donc. Un cocktail délicat d’élégance, de baffes, de scalpels et d’ours bruns relativement inédit, qui plus est, ce qui ne gâte rien.

Un film peut-être pas tout à fait réussi, pas tout à fait rythmé comme il le devrait, mais tellement attachant qu’on en oublie ses défauts de bonne grâce.

Et puis bien sûr, on pouvait aussi écouter Artus de Penguern : depuis quelques années, il assurait une chronique hebdomadaire dans l’émission de Pascale Clark sur France Inter, « Comme on nous parle ». Intitulée « Ça suffit ! » puis « L’humeur d’Artus », elle était souvent très drôle.

« Halte à la présidentielle ! » (5 octobre 2011)

« Halte au génocide de Noël ! » (22 décembre 2010)

Je ne sais pas vous, mais personnellement, ses fausses indignations qui touchaient au poétique autant qu’au comique me manqueront terriblement.

L’homme qui murmurait à l’oreille des dauphins

Puisque les couvre-chefs cramoisis sont à l’honneur, cette semaine, dans les rangs d’IŒPLP, il nous a semblé opportun de rendre hommage à l’ « homme au bonnet rouge », j’ai nommé : le commandant Cousteau. Car qui n’a pas frémi au moins une fois en voyant les plongeurs de la Calypso côtoyer sous l’eau de redoutables spécimens de Carcharodon carcharias (1) ? À tel point que, bien avant Les Dents de la mer, l’auteur(e) de ces lignes a longtemps éprouvé à la vue de la cuvette des W.-C. un sentiment d’angoisse diffuse, s’attendant à voir surgir à tout moment de l’eau bleuie par les blocs de Harpic une triple rangée de dents acérées – c’est dire toute la force des images coustaldiennes sur une jeune nature impressionnable.

Arpenteur insatiable des fonds marins, Jacques Cousteau est aussi celui qui a fait entrer l’oursin et la baleine à bosse dans les foyers du monde entier. En effet, « le commandant » (comme l’appelaient affectueusement ses proches) ne s’est pas contenté de porter la bonne parole au public de son pays natal, et l’on peut dire que l’accent français a parcouru avec lui autant de lieues que la Calypso. Pour preuve, quelques extraits :

Où l’on voit que J.-Y. Cousteau parlait l’espagnol et l’anglais dans un français parfait, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde.(2) En revanche, il semble que son italien ait été du niveau de celui d’un locuteur natif:

Cependant, derrière Cousteau l’homme-grenouille et l’explorateur intrépide, on oublie trop souvent Cousteau l’inventeur. Cofondateur de La Spirotechnique, société spécialisée dans la conception d’appareils de plongée, il a notamment beaucoup contribué au perfectionnement du scaphandre :

Le premier prototype prévoyait un espace pour le bonnet rouge
 

Le premier prototype prévoyait un espace pour le bonnet 

Enfin, ce portrait serait incomplet si nous n’évoquions pas l’humaniste qui, toute sa vie durant, prôna la communion avec la nature, la tolérance et la fraternité, comme en témoigne cette poignante citation extraite de son livre, Par dix-huit mètres de fond (1942) :

Ce sport, la chasse sous-marine, est magnifique parce qu’il est dur et qu’il se déroule dans un cadre inimaginable. (…) Peu d’adultes, presque pas de vieillards. Pour se nourrir on attaque et on tue, mais de préférence un frère en difficulté. Pas de massacre inutile : la sélection naturelle, simple, émouvante.

Émouvant, en effet.

Il est temps, à présent, d’aborder un sujet difficile. En effet, nous devons à l’objectivité et au sens profond du devoir qui nous anime d’évoquer cette pénible affaire, concernant les propos antisémites qu’aurait tenus dans une lettre, en 1941, le commandant Cousteau. Pour tenter d’expliquer ces mots malheureux (« les ignobles youtres »), indignes d’un véritable humaniste, deux écoles de pensée s’affrontent. La première attribue cette erreur à une coquille: le « y » initial serait en réalité un « l ». Et il est vrai que, à cette époque, le jeune Cousteau n’avait pas encore conçu à l’égard des loutres marines l’amour sincère qu’il devait leur témoigner dans la suite de sa carrière. La deuxième exégèse repose elle aussi sur l’hypothèse d’une coquille mais, cette fois, deux lettres auraient été inversées – le « r » devant être placé avant et non après le « t ». En effet, nul n’ignore les conditions difficiles imposées aux populations durant la guerre, populations qui devaient parfois se résigner à des logements de fortune – selon toute vraisemblance, le commandant Cousteau avait pour sa part écopé d’une yourte, habitation notoire pour son inconfort.

Sur ce, nous vous souhaitons, généreux lecteurs qui êtes vaillamment parvenus au bout de cette chronique, bon vent et de fructueuses navigations. Hisse et ho !

 

(1) Pour nos lecteurs profanes, il s’agit du requin blanc.
(2) Aucun animal n’a été blessé pendant l’écriture de ce billet.

Trente-cinq ans déjà

Il y a trente-cinq ans jour pour jour, Claude François s’éteignait dans sa baignoire, comme Jean-Paul Marat, et ce n’était plus le téléphone*, mais bien la France, qui pleurait, tout à la fois hébétée de chagrin et douloureusement consciente de l’incommensurable atteinte portée à son patrimoine musical et chorégraphique. De son côté, EDF déplorait la disparition d’un compteur bleu trop tôt arraché à son affection.

On sait les bouleversements sociétaux et techniques qu’ont engendrés les circonstances dans lesquelles Claude François a trouvé la mort : citons la création de la secte des À-la-Masse, dont la principale revendication était le transfert des cendres du chanteur au PanNéon, le schisme entre ampoules à culot à vis et ampoules à culot à baïonnette, ou encore, l’invention de la baignoire sans eau, qui valut à Clovis Garmuchet le grand prix (avec palmes) du concours Lépine en 1980.

Si le chanteur reste présent dans la mémoire des Français, si ses chansons demeurent sur toutes les lèvres (hélas, soupireront les mauvaises langues), ce n’est pas un hasard : les héritiers de Claude doivent une fière chandelle à une association, Ranimons l’ampoule du souvenir, composée de quelques-unes des Claudettes, ces danseuses mythiques qui ont accompagné le plus beau brushing de la scène lyrique française pendant une bonne partie de sa carrière.

Inconsolables autant qu’infatigables, les « petites fiancées de Cloclo » avaient décidé, dès l’annonce du drame, de perpétuer le souvenir de leur idole et employeur à travers la France, en commençant par la Bretagne : Claude François, natif d’Alexandrie-Alexandrahaa, vouait une affection particulière à cette région (surnommée, comme on le sait, « l’Égypte de l’Ouest ») et y avait recruté la plupart des Claudettes. Depuis plus de trente ans, ces sympathiques et talentueuses jusqu’au-boutistes enchaînent ainsi tournée sur tournée d’un spectacle mêlant danses folkloriques et chanson populaire et adaptant les grands tubes de Claude dans tous les registres de la musique de terroir.

1

« Si j’avais un biniou »
Solange, Maddly, Marion, Hussawa, Jenny et Pierrette attendent impatiemment le « bagad » pour se lancer dans un « fest-noz » endiablé

2

« Belles, belles, belles »
L’âge est là, mais la coquetterie garde ses droits : un dernier coup de peigne avant de monter en scène, l’occasion de réviser les chorés.
De gauche à droite : Siska, Monecia, Lydia, Dany, Carole et Mme Victorine Loïc, concierge à Plougastel-Daoulas, qui voulait être sur la photo

Quelques dates :
11 mars : Bagnolet (MJC)
13 mars : Bulat-Pestivien (maison de retraite « Le 3e Âge triomphant »)
14 mars : Achiet-le-Petit (cinéma Rex)
15 mars : Baslieux-lès-Fismes (Chez Jeannette et Robert, entrée par l’arrière-cour)
16 mars : Mallemort (salle des fêtes de la mairie)
17 mars : Grosseto-Prugna (restaurant Au Joyeux Bourreur d’urnes – Chez Jean & Xavière)

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* Certains, dont l’éminent claudofrancologue Marc-Antoine Petit-Mougeois, voient dans Le téléphone pleure (1974) un signe du destin et fondent leur théorie sur un passage troublant, il est vrai, de la chanson : « Je crois qu’elle est dans son bain ».