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Cliché

 [Un de nos lecteurs les plus assidus, Quinine, trouve qu’« il n’y a pas assez de trucs à lire ici » et nous demande de publier ce qui suit. Soit. « Faute de grives… », comme aiment à le répéter à tout bout de champ notre Présidente à Vie (elle veut aussi une majuscule à « vie »), Amandine, et notre Secrétaire perpétuelle, Lilas d’avril (c’est un pseudonyme, bien sûr, même qu'en fait elle s’appelle Sally Westinghouse-Escartefigue). Quinine ajoute que la photo, nous ne la verrons pas, « y faudra deviner, na, vu que celle qui figure sur la pochette du CD ne donnera rien si on l’affiche dans votre petit journal et que les reproductions du cliché original se vendent très, très cher... »]

Pardon de vous embêter avec mes histoires de jazz, mais ce n’est tout de même pas ma faute 1) si l’INA a édité un CD, Jazz sur la Croisette, pour célébrer le cinquantième anniversaire de la naissance et de la mort du Festival de jazz de Cannes, festival sans lendemain mais prélude à celui d’Antibes-Juan-les-Pins, et 2) si quelqu’un a cru malin d’illustrer ce CD d’une photographie qui a éveillé tant de nostalgie que pour un peu, tenez, je m’inventerais des souvenirs, j’entrerais dans la photo : mais oui, pourquoi n’y aurait-il pas, assis à la terrasse floue de l’arrière-arrière-plan, un petit Quinine de quatre ans buvant sagement une limonade en compagnie de sa mère ?
Et que voit-on, sur cette photo, hmm ? Eh bien, on voit un bout de Croisette au long duquel des commerces s’échelonnent sur une ligne de fuite courant vers la terrasse floue : une boutique de modiste, peut-être (l’enseigne – Variétés ? Frivolités ? Nouveautés ? – ne se laisse pas vraiment déchiffrer), un magasin de photo, qui fait aussi dans le cadeau souvenir, et une boulangerie-pâtisserie, à en juger par le long tablier clair d’une vendeuse qui prend le frais sur le seuil. Et on y voit surtout trois personnages. Ils marchaient de front lorsque, dans leur dos, le photographe les a hélés ; ils se sont retournés de concert en se décalant vers la droite, et c’est assez chouette, ce décalage, parce que, combiné à un curieux effet de roulis ― tout le cliché penche sur la gauche ―, il accentue le côté « photo à la sauvette ».
Voici d’abord, côté jardin, Ella Fitzgerald.
Quand elle ne chante pas, Ella a bien du mal, aussi comblée d’honneurs et de fleurs soit-elle, à se départir d’un air de chien battu mais digne : ses yeux très sombres, un peu mouillés, semblent toujours mesurer le chemin parcouru depuis les radios-crochets de New York. Et il faut bien dire aussi qu’elle s’habille parfois comme une bourgeoise endimanchée, mais on s’en fout. C’est juste pour dire que, sur la photo, elle ne déroge pas à la règle : ensemble pied-de-poule trop ajusté qui la vieillit, paupières et commissures un peu piteuses… Quoique… Non, pas vraiment piteuses, à y regarder de plus près… Le chien battu n’est pas loin, mais il y a un soupçon de fierté dans le très léger sourire d’Ella, la fierté du môme qui exhibe ses cadeaux de Noël : et en effet, elle brandit devant l’objectif une espèce d’autographe de Jean Cocteau illustré par un autoportrait du même. [Comment ? Ce polydoué de Cocteau, qui sait faire jaillir sur le papier de belles têtes de faunes domestiqués, sourire doux, nez grec et front buté, ou des Orphée aux tempes ailées, songeurs et volontaires, Cocteau aurait donc rencontré Ella et n’aurait rien trouvé de mieux que de se dessiner lui-même ?]
Encore un détail : les lunettes d’Ella, des lunettes en amande, ornementées, fignolées, tellement typiques de ces années-là, tellement inoffensives en apparence et pourtant de sinistre augure, quand on y repense : c’est le diabète qui est responsable de la mauvaise vue d’Ella, une saloperie de diabète qui la rendra pratiquement aveugle et qui lui prendra les deux jambes avant de l’achever. Mais cela, Ella ne peut pas le deviner, pas plus qu’elle ne peut deviner, dans un registre plus souriant, que, dans une demi-douzaine d’années à peine et à une vingtaine de kilomètres de là, les cigales craquèteront si fort un soir de concert qu’elles couvriront piano, contrebasse et batterie et qu’Ella improvisera avec elles une chanson baptisée ultérieurement, en toute logique, The Cricket Song.
Voici, côté cour, Eddie Barclay.
Très brun là où il ne commence pas à se dégarnir, il a une moustache à la Erroll Flynn, des sourcils déjà broussailleux, une cigarette – qui cédera bientôt la place aux havanes – fichée presque horizontalement au centre de la bouche. Une fois n’est pas coutume, il a un visage sympathique, naturel, presque bon enfant, encore épargné par cette moue tantôt hautaine, tantôt blasée, ces expressions tantôt rigolardes, tantôt égrillardes du viveur doublé d’un requin d’affaires : en cet instant précis, il est visiblement fier d’être en compagnie d’Ella. C’est normal : il a commencé sa carrière dans le jazz. Pianiste, compositeur, chef d’orchestre… En voilà un autre, de polydoué. Lui ne s’est pas trop frotté aux Allemands pendant l’Occupation, même si l’unique acte de résistance de ce fils à papa, de ce dadais dandy et brillantiné a été de créer une sorte de club clandestin où l’on dansait au son d’une musique décadente de « métèques négroïdes ». Si, si : « métèques négroïdes », c’est la propagande qui le dit.
Et puis, entre cour et jardin, il y a une jeune dame.
La jeune dame a caché presque toute sa chevelure sous un foulard qui lui couvre aussi la gorge et qui ne laisse dépasser qu’une frange de cheveux. Châtain clair ? Blond vénitien ? Allez savoir, quand la photo est en noir et blanc. Notons qu’il y a cinquante ans les foulards noués de cette façon n’évoquaient guère autre chose que des oisives chics et sportives au volant de roadsters anglais vert bouteille. Notons aussi qu’elle semble ne pas faire exprès d’être jolie, la jeune dame, et pourtant : elle a des traits doux et réguliers, des yeux clairs, une bouche bien dessinée, de belles épaules.
Et c’est une inconnue, mais je m’avance peut-être. Si ça se trouve, les 88 573 autres acheteurs de Jazz sur la Croisette auront reconnu immédiatement une Martine Fleury ou une Brunette Estéban ou une Simone Lamour ou une Violette Chantilly, potiches interchangeables au panthéon des idoles éphémères de l’époque. Si ça se trouve, Madame Germaine Triboulet, de Vesoul (Haute-Saône), aura jeté un coup d’œil distrait sur la jaquette du CD que son mari s’apprêtait à écouter et se sera exclamée : « Ben ça alors ! Arthur, t’as vu c’est qui sur la photo ? C’est la petite Odette Lemercier ! Mais siiiiii, Odette Lemercier, la fille de la concierge d’où qu’on habitait au début de notre mariage, mais siiiii, voyons, celle qui disait toujours qu’elle allait monter à Paris pour faire vedette de la chanson ! Ça te dit, une blanquette pour dimanche ? »
Personnellement, je vais vous dire : la petite Odette Lemercier ressemble tellement, mais alors, tellement à ma mère qu’un instant j’ai cru que c’était elle, qu’elle m’avait fait des cachotteries pendant toute sa courte vie et qu’il y avait vraiment, assis à la terrasse floue de l’arrière-arrière-plan, un petit Quinine de quatre ans en train de pleurer dans sa limonade et de réclamer sa mômaaan pendant qu’une mère dénaturée jouait aux starlettes entre Madame Ella et Monsieur Eddie.
Ce qui ne m’aurait pas déplu, en fin de compte.