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L’homme qui murmurait à l’oreille des dauphins

Puisque les couvre-chefs cramoisis sont à l’honneur, cette semaine, dans les rangs d’IŒPLP, il nous a semblé opportun de rendre hommage à l’ « homme au bonnet rouge », j’ai nommé : le commandant Cousteau. Car qui n’a pas frémi au moins une fois en voyant les plongeurs de la Calypso côtoyer sous l’eau de redoutables spécimens de Carcharodon carcharias (1) ? À tel point que, bien avant Les Dents de la mer, l’auteur(e) de ces lignes a longtemps éprouvé à la vue de la cuvette des W.-C. un sentiment d’angoisse diffuse, s’attendant à voir surgir à tout moment de l’eau bleuie par les blocs de Harpic une triple rangée de dents acérées – c’est dire toute la force des images coustaldiennes sur une jeune nature impressionnable.

Arpenteur insatiable des fonds marins, Jacques Cousteau est aussi celui qui a fait entrer l’oursin et la baleine à bosse dans les foyers du monde entier. En effet, « le commandant » (comme l’appelaient affectueusement ses proches) ne s’est pas contenté de porter la bonne parole au public de son pays natal, et l’on peut dire que l’accent français a parcouru avec lui autant de lieues que la Calypso. Pour preuve, quelques extraits :

Où l’on voit que J.-Y. Cousteau parlait l’espagnol et l’anglais dans un français parfait, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde.(2) En revanche, il semble que son italien ait été du niveau de celui d’un locuteur natif:

Cependant, derrière Cousteau l’homme-grenouille et l’explorateur intrépide, on oublie trop souvent Cousteau l’inventeur. Cofondateur de La Spirotechnique, société spécialisée dans la conception d’appareils de plongée, il a notamment beaucoup contribué au perfectionnement du scaphandre :

Le premier prototype prévoyait un espace pour le bonnet rouge
 

Le premier prototype prévoyait un espace pour le bonnet 

Enfin, ce portrait serait incomplet si nous n’évoquions pas l’humaniste qui, toute sa vie durant, prôna la communion avec la nature, la tolérance et la fraternité, comme en témoigne cette poignante citation extraite de son livre, Par dix-huit mètres de fond (1942) :

Ce sport, la chasse sous-marine, est magnifique parce qu’il est dur et qu’il se déroule dans un cadre inimaginable. (…) Peu d’adultes, presque pas de vieillards. Pour se nourrir on attaque et on tue, mais de préférence un frère en difficulté. Pas de massacre inutile : la sélection naturelle, simple, émouvante.

Émouvant, en effet.

Il est temps, à présent, d’aborder un sujet difficile. En effet, nous devons à l’objectivité et au sens profond du devoir qui nous anime d’évoquer cette pénible affaire, concernant les propos antisémites qu’aurait tenus dans une lettre, en 1941, le commandant Cousteau. Pour tenter d’expliquer ces mots malheureux (« les ignobles youtres »), indignes d’un véritable humaniste, deux écoles de pensée s’affrontent. La première attribue cette erreur à une coquille: le « y » initial serait en réalité un « l ». Et il est vrai que, à cette époque, le jeune Cousteau n’avait pas encore conçu à l’égard des loutres marines l’amour sincère qu’il devait leur témoigner dans la suite de sa carrière. La deuxième exégèse repose elle aussi sur l’hypothèse d’une coquille mais, cette fois, deux lettres auraient été inversées – le « r » devant être placé avant et non après le « t ». En effet, nul n’ignore les conditions difficiles imposées aux populations durant la guerre, populations qui devaient parfois se résigner à des logements de fortune – selon toute vraisemblance, le commandant Cousteau avait pour sa part écopé d’une yourte, habitation notoire pour son inconfort.

Sur ce, nous vous souhaitons, généreux lecteurs qui êtes vaillamment parvenus au bout de cette chronique, bon vent et de fructueuses navigations. Hisse et ho !

 

(1) Pour nos lecteurs profanes, il s’agit du requin blanc.
(2) Aucun animal n’a été blessé pendant l’écriture de ce billet.